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Rencontre avec
Claire Dancoisne avant la création de Spartacus
Les sentiers de la gloire
« Un péplum lyrique pour marionnettes : voilà la folle
gageure engagée par Claire Dancoisne et le Théâtre
la Licorne pour leur nouvelle création à la Condition Publique
à Roubaix, lieu de la première d’un spectacle déjà
promis à une longue tournée. Rencontre avec une artiste
au sommet de son art.
Le second étage du Tri Postal prend les airs de petit Cineccitta
à quelques jours de la première de Spartacus à Roubaix.
Alors que Claire Dancoisne et sa troupe de comédiens et chanteurs
viennent d’achever leur séance de répétition,
les bruits de perceuse et de marteau prennent le relais et ponctuent la
conversation. Les créateurs de costumes, objets et masques s’emploient
à fignoler et achever leur ouvrage (certains détails exigent
un travail d’orfèvre) tandis que les éclairagistes
sculptent les lumières qui donneront à Spartacus les reliefs
de la gloire.
Une effervescence qui trouve un écho dans la passion de Claire
Dancoisne à imaginer de nouveaux défis depuis bientôt
25 ans : « après avoir créé des spectacles
qui faisaient appel à des arts très différents, j’ai
eu envie de travailler avec des chanteurs lyriques et j’ai proposé
à la Clef des Chants de monter Spartacus, un vieux projet né
de mes souvenirs du film de Stanley Kubrick avec Kirk Douglas. Transposer
l’histoire en objets me semblait excitant. »
Résolue de donner de l’ampleur à cette histoire, elle
a demandé à Pierre Vasseur de composer une musique cinématographique
imprégnée du genre péplum.
« Comme on est sur des objets de 50 cm de haut et en même
temps une musique en Cinémascope, on peut jouer sur le contraste,
explique Claire Dancoisne. J’ai écrit des textes pour les
chanteurs qui joueront les Romains. Une écriture narrative où
ils commenteront les événements et donneront quelques clefs
sur l’histoire en cours.
J’ai voulu des basses, des voix graves, car c’est une histoire
d’hommes ! Je leur ai demandé s’ils étaient
prêts à tout car, pour des chanteurs, il y a de quoi être
déstabilisé. Car ils feront aussi de la manipulation d’objets
mais je leur ai écrit des micro-partitions physiques afin qu’ils
donnent la pleine mesure de leur chant. »
D’autant que dans l’arène ovale de 170 places, théâtre
des exploits de Spartacus, les chanteurs seront très proches des
spectateurs et donneront une couleur vocale inédite à cette
épopée.
Une enceinte qui accueillera d’abord les jeux du cirque avec le
combat des gladiateurs contre les animaux sauvages, puis abritera la révolte
de Spartacus et la fuite des esclaves vers la mer afin de fuir l’Italie.
En se baladant à travers les objets saisissants et surprenants
qui attendent de prendre vie, on découvre ainsi tout un bestiaire
(un éléphant impressionnant tout en fer et caoutchouc, un
lion effrayant...) avec une pointe d’émerveillement surgi
de l’enfance, lorsque les jouets étaient la matière
de combats héroïques et de victoires triomphales.
Mais si l’imaginaire du spectateur jouera pleinement lors des séances
épiques, Claire Dancoisne ne veut pas s’en contenter : «
en tant que metteur en scène, je dois y croire comme lors de la
course de chars. Il faut que cela paraisse vrai, crédible. D’ailleurs,
si le comédien n’y est pas, ne joue pas, on a l’impression
d’un adulte avec un petit jouet. Mais si l’interprétation
est vraiment physique, théâtrale, là le spectateur
y croira vraiment à cette course. Car c’est l’acteur
qui donne vie aux objets. »
Une osmose singulière qui fait la beauté de la manipulation
selon Claire Dancoisne : « j’aime bien ce mélange entre
chair et ferraille, que l’on sente des comédiens dans un
jeu très physique, en combat ou en complicité avec un objet
pas facile. On reste dans une manipulation artisanale et le spectateur
se fait ainsi un trajet entre la miniature et le comédien qui la
manipule. » Soit les prémices prometteurs d’un spectacle
composé d’un précieux alliage entre comédiens
et objets, de stimulants contrastes entre la miniature et le grandiose
du cadre, de l’intrigue et de la musique.»
La
Gazette Nord/Pas-de-Calais - mars 2010.
« Le
grandiose et le dérisoire
« Dans le « Spartacus » mis en scène par
Claire Dancoisne, chanteurs lyriques et comédiens évoluent
parmi des objets de récup’.
Partout autour d’elle, des objets improbables, des mécaniques
incroyables, une armée de godillots articulés, une cohorte
de boucliers boîte à gâteau, des costumes en fil de
fer... Des matériaux de récup’ et une imagination
vertigineuse au service d’une fresque monumentale et intimiste à
la fois : Spartacus. « J’aime bien la fantaisie de tous ces
objets, il ne me manque que Kirk Douglas en Spartacus ! ».
Claire Dancoisne fait le tour de l’arène, visualise les scènes.
Deux chanteurs pour incarner l’armée romaine, trois comédiens
pour 60 000 esclaves en révolte, la musique de Pierre Vasseur et
mille petites machines magiques pour raconter l’histoire.
Sa nouvelle création est un péplum marionnettique et lyrique.
On est dans le grandiose et le dérisoire.
Après un diplôme de sculpture des Beaux-Arts, elle se passionne
pour la folie créatrice, « Artaud, tout ça... »,
et devient infirmière en psychiatrie (« J’ai adoré
! »), tout en menant un parcours de théâtre amateur.
A l’occasion d’un mois passé au Théâtre
du Soleil, « c’est moi qui ai eu l’électrochoc
: j’ai découvert un travail très exigeant, autre,
sur le masque, l’investissement ; j’aimais cet engagement-là
». Un jour, elle quitte l’hôpital et crée, en
1986, le Théâtre de la Licorne. Avec l’idée
« de revenir à un univers plastique qui ne l’avait
jamais quittée ». « Au début, je sculptais des
corps, une gestuelle ». Sa rencontre avec le plasticien Patrick
Smith est déterminante. « Il était plus sur l’objet
métal, moi sur la terre, le bronze, des choses plus colorées.
Notre rencontre a fait le lien sur les mécanismes : globalement,
c’est resté ».
Une esthétique de ferraille, un théâtre d’objets,
de marionnettes, de manipulations où le jeu des comédiens
s’imbrique étroitement dans un univers de bric et de broc.
« Il faut arriver à un code de jeu à la fois très
humain et décomposé, comme peut l’être la marionnette
; de même, pour l’objet, il faut l’humaniser par le
regard du comédien qui va lui donner une âme. L’objet
n’est intéressant qui si c’est une écriture
qui suscite l’imaginaire, l’émotion. Sinon... c’est
un objet ! ».
Claire Dancoisne aime la lisibilité immédiate de la scène,
sa poésie brute, « un texte physique avant un texte de paroles
». Pas question de s’installer... dans le théâtre.
Depuis vingt-cinq ans, multipliant les spectacles, les formes, les univers,
elle développe en artisan une écriture d’images et
de mouvement. Croisant marionnette, cirque, art de la rue, tous les imaginaires.
« Je me sens de toutes les familles », dit-elle. Aujourd’hui,
pour la première fois, Claire Dancoisne travaille avec des chanteurs
lyriques : « Cette grandeur-là, face à des petits
objets qui racontent, ça marche formidablement bien ». »
Télérama
- mars 2010.
«
Spartacus.
Théâtre de la Licorne
Claire Dancoisne orchestre la révolte
« Claire Dancoisne ne recule devant rien dès qu'il s'agit
d'aiguillonner les imaginaires. On se souvient de son Bestiaire forain
qui a bourlingué de par le monde. Il y eut aussi Macbeth et Lysistrata,
et l'année dernière, La femme cible et ses dix amants de
Matéï Visniec, une coproduction avec des artistes roumains.
Un Bestiaire africain est annoncé pour bientôt, sorte de
révolte animalière du côté de Saint-Louis du
Sénégal, mais pour l'heure c'est d'une autre révolte
dont il est question, sociale et bien plus ancienne, celle des esclaves
sous l'arrogante Rome, en l'an 73 avant JC.
La directrice du théâtre de la Licorne s'y entend aussi à
attiser le flamboyant esprit de résistance en nous faisant revivre
celui de Spartacus et des milliers d'esclaves en quête de liberté
qui tinrent tête, deux années durant, aux légions
Romaines.
Spartacus ! On pense immédiatement au Péplum cinématographique
en technicolor et gros budget de Stanley Kubrick avec Kirk Douglas et
Peter Ustinov, d'après le roman d'Howard Fast, écrivain
Américain victime du Maccarthysme (ce que l'on sait moins) pour
avoir été membre du Parti communiste américain.
Un Péplum avec trois comédiens intermittents du spectacle
- Gaëlle Fraysse, Gwenaël Przydatek, Maxence Vandevelde, superbes
de muette fureur - manipulateurs d'une multitude d'objets de petite taille,
articulés, fabriqués ou bricolés à partir
de bouts de ferrailles ; on est loin du budget de la Hollywoodienne Compagnie
Universal Pictures. Il fallait oser !
Mais on l'a dit, Claire Dancoisne n'est jamais à un défi
près. Au point d'en rajouter un second en faisant appel à
deux chanteurs lyriques : Jean-Michel Ankaoua, baryton, et Julien Véronèse,
baryton basse, visiblement heureux d'être là pour exprimer,
l'éloquence et magnificence qui conviennent, le point de vue romain
de l'affaire.
Imaginez en prime des arènes soigneusement sablées à
gradins démontables à merci (conception Ettoré Marchica)
sur lesquels prend place le public, à portée de main des
protagonistes, une musique spatiale (Pierre Vasseur) et des lumières
à géométrie et intensité variables (Hervé
Gary), et vous aurez une toute petite idée de l'ambiance singulière
qui règne dans cette enceinte retentissante de combats tout aussi
singuliers.
De ce Péplum lyrique et artisanal à vocation ambulatoire
pour places publiques et fêtes foraines, on retiendra tout particulièrement
la longue marche des esclaves, rien qu'un pied devant l'autre, avec son
lot de laissés pour compte sur le bord de la route (à couper
la souffle), un silencieux campement de nuit ou dans un autre registre
la machinerie implacable de l'avancée des légions romaines,
ou encore les thermes brinquebalants et sophistiqués à usage
de sénateurs romains satisfaits d'eux-mêmes, faut voir ça.
Ajoutons à cela que le théâtre de la Licorne a trouvé
à la Condition publique de Roubaix les conditions idéales
de réalisation et d'expérimentation de cette folle entreprise.
Pour tous ceux qui ont raté les débuts de l'aventureuse
et opératique épopée qu'ils se rassurent le cirque
romain plantera ses gradins un de ces prochains jours près de chez
eux. »